BIENVENUE
Bienvenue a la page d'accueil française de Sherry Thomas.
Sherry Thomas est arrivée sur le territoire américain à l’âge de treize ans. Un an plus tard, grâce aux rudiments d’anglais acquis
et à l’aide de son précieux dictionnaire anglais-chinois, elle engloutissait déjà des romans d’amour historiques de six cents pages.
Le vocabulaire glané au gré de ces histoires passionnées lui permit d’obtenir des scores élevés aux tests de langue. Il se révéla
également très utile lorsqu’elle commença elle-même à écrire des romans d’amour.
Sherry est titulaire d’un diplôme en économie de l’université de Louisiane, ainsi que d’un master en comptabilité de l’université
d’Austin. Elle vit dans le centre du Texas, avec son mari et leurs deux fils.
Le 1 juillet 2011, pour la deuxième année consécutive, elle a remporté le RITA Award de la meilleure Romance Historique pour son
titre His at night (Celle que j'attendais - Parution le 21 septembre 2011 aux Éditions J'ai lu).
Celle que j'attendais
Prix de la meilleure romance historique 2011
Seul le mariage pourrait libérer Elissande Edgerton du joug de son oncle. Elle épouse donc le stupide lord Vere, qui n'est autre q'un
agent secret qui traque de dangereux criminels.
Extrait
1
Le marquis de Vere était un homme de peu de mots.
Pourtant, rares étaient ceux qui le savaient parmi ses amis et relations. Et celui qui l'aurait affirmé aurait déclenché une tempête de rires et de quolibets. Car en société, lord Vere était considéré comme un incorrigible bavard. Qui parlait à tort et à travers.
Aucun sujet ne l'effrayait, pas même le plus abscons, et il était toujours prêt à donner son avis, éclairé ou non. Il pouvait ainsi pontifier des heures durant sur « la préraphaélite » qu'il pensait être une molécule récemment découverte par la science ou sur les habitudes alimentaires des tribus pygmées du centre de la Suède.
Lord Vere était aussi un homme qui gardait jalousement ses secrets.
Cette seule idée aurait fait se tordre de rire ses pairs de l'aristocratie londonienne. Allons donc ! se serait-on récrié. Ce moulin à paroles était toujours prêt à régaler la compagnie des détails les plus intimes de son quotidien, sans égard pour les chastes oreilles, ce qui donnait souvent lieu à des moments de cruel embarras pour son entourage.
Il n'hésitait pas à étaler les difficultés qu'il rencontrait à courtiser les jeunes filles de bonne famille. En effet, en dépit de son titre de marquis, il ne comptait plus les rebuffades. Il révélait également avec la plus grande candeur l'état de ses finances personnelles. Son analyse de la question était du reste fort discutable, puisqu'il semblait n'avoir qu'une très vague notion des fonds dont il disposait. Et avec ses camarades du club sportif, il allait même jusqu'à détailler la longueur et le diamètre de sa virilité, des proportions certes enviables, comme avaient pu le vérifier certaines veuves joyeuses qui, de temps à autre, ne refusaient pas quelques galipettes entre les draps en compagnie de ce grand gaillard au physique d'Adonis.
Pour résumer, lord Vere était un sot. Certainement pas un malade mental, pas plus qu'un arriéré : il n'était ni dangereux ni dépendant d'autrui pour la vie quotidienne. Non, lord Vere était juste une andouille. Inculte, prétentieux et bête à manger du foin, il n'avait aucune mémoire, mélangeait les dates et les événements, confondait allègrement les gens, et n'avait d'autre sujet d'intérêt que la mode, la bonne chère et sa petite personne.
Étant néanmoins inoffensif et d'un caractère enjoué, il était plutôt apprécié par ses pairs pour les moments d'intense distraction qu'il leur offrait.
Il n’était pas doué pour le tir, n'avait en tout et pour tout qu'une malheureuse perdrix à son tableau de chasse et encore, pour avoir pressé la détente par mégarde. Sa maladresse effrayait. Il se trompait toujours de porte, appuyait toujours sur le mauvais bouton, la mauvaise manette, s'égarait sans cesse, que ce soit en ville ou à la campagne, oubliait l'heure, etc.
Il en était ainsi depuis le tragique accident de cheval dont il avait été victime treize ans plus tôt, si bien que nul n'aurait eu l'idée d'établir un lien entre sa personne et certaines affaires criminelles qui avaient défrayé la chronique.
Rares étaient donc ceux qui connaissaient ses activités clandestines au service de la Couronne. Ces quelques initiés se demandaient parfois à quoi pouvait bien ressembler la vie d'un homme qui passait le plus clair de son temps à jouer les abrutis. Mais la question demeurait sans réponse. Car lord Vere était un homme de peu de mots, qui gardait jalousement ses secrets.
Mais, bien sûr, les secrets finissent toujours par s'ébruiter...
Pour lord Vere, le commencement de la fin survint lorsqu'il se fit piéger par une jeune personne d'une lignée aussi douteuse que la morale, et qui, par un étrange tour du destin, n'allait pas tarder à devenir la marquise de Vere.
Sa femme.
C'est Vere qui eut l'idée des rats.
La saison mondaine s'achevait, et Londres se vidait peu à peu. Vere avait accompagné son frère, Freddie lord Frederick à la gare un peu plus tôt dans la journée. Lui-même devait rejoindre le Gloucestershire le lendemain. Le début du mois d'août était la période idéale pour débarquer dans une partie de campagne sans y avoir été convié. Il prétendrait avoir bel et bien reçu une invitation, et personne ne lui tiendrait rigueur d'avoir confondu deux noms, car après tout, un de plus ou un de moins quand on est déjà trente...
Pour l'heure, il assistait à une réunion qui avait pour objet Edmund Douglas, heureux propriétaire d'une mine de diamants en Afrique du Sud. Un homme plutôt discret, soupçonné d'être le maître chanteur dans une affaire d'extorsion concernant plusieurs diamantaires de Londres et d'Anvers.
Cela ne marche pas. Il faut trouver un autre moyen pour s'introduire chez lui, décréta lord Holbrook, le supérieur de Vere, qui n'avait que quelques années de plus que lui.
À l'époque où Oscar Wilde était l'auteur le plus célébré d'Angleterre, Holbrook avait les cheveux longs et cultivait un air d'éternel ennui. Maintenant que Wilde était en disgrâce, les mines blasées de Holbrook s'accommodaient d'une coupe de cheveux plus courte et d'une attitude nihiliste encore plus accentuée.
Vere se servit une part de gâteau de Savoie. Celui-ci, d'une légèreté mousseuse, était juste assez consistant pour qu'on puisse y déposer une cuillerée de confiture d'abricot. Où que se tiennent leurs réunions secrètes Holbrook avait plusieurs caches réparties un peu partout dans Londres , la table et le bar à alcools étaient toujours bien garnis.
La petite maison où ils se trouvaient actuellement avait autrefois hébergé une succession de demi-mondaines. D'où la décoration un peu tape-à-l’il du salon.
Lady Kingsley se tamponna la commissure des lèvres à l'aide de sa serviette. Fille d'un baronnet et veuve d'un chevalier, elle avait à peu près le même âge que Holbrook, et était encore très séduisante avec ses traits altiers et sa belle chevelure brune.
Dans le monde interlope de l'espionnage, les femmes avaient l'avantage sur les hommes. Afin de passer inaperçus, Vere et Holbrook avaient dû se créer des personnages. Le premier était un cornichon, le second un gommeux débauché que personne ne prenait jamais au sérieux. Mais une femme n'avait nul besoin de recourir à de tels stratagèmes, même si elle affichait l'intelligence acérée de lady Kingsley. Les femmes étaient quantités négligeables de toute façon.
Je vous l'ai déjà dit, Holbrook, il faut passer par la nièce de Douglas, affirma lady Kingsley.
Holbrook était affalé dans un fauteuil tendu de velours rouge à franges dorées. Il tapota le dernier rapport reçu, qui reposait en travers de sa poitrine.
Je croyais que sa nièce n'avait pas quitté l'enceinte de la propriété depuis des années ?
Justement. Mettez-vous à la place d'une fille de vingt-quatre ans, qui devrait être mariée depuis longtemps, et qui est tenue à l’écart de tous les divertissements que propose la bonne société. De quoi auriez-vous le plus envie ?
D'opium, lâcha Holbrook.
Vere sourit, mais ne fit pas de commentaire. Lady Kingsley leva les yeux au plafond.
Mais non ! Vous mourriez d'envie de rencontrer des jeunes gens. Autant que la maison peut en contenir.
Et où comptez-vous trouver une telle collection de fringants célibataires, milady ?
C’est la partie la plus facile, assura lady Kingsley avec un petit geste de la main. Le vrai problème, c'est que je ne peux pas me présenter à Highgate Court avec une ribambelle de mâles. Cela fait trois mois que je loue la maison la plus proche, et je n'ai toujours pas fait la connaissance de cette fille.
Vous permettez ? intervint Vere, la main tendue vers le rapport posé sur les pectoraux de Holbrook.
Ce dernier lui lança le document. Vere l'attrapa au vol et commença à le feuilleter.
En 1877, Edmund Douglas avait élu domicile à Highgate Court, un manoir qu'il avait fait construire dans un coin de campagne reculé. Or il s'était révélé impossible d’y pénétrer. Les tentatives de cambriolage avaient échoué. On avait essayé d'infiltrer la domesticité, sans plus de succès. En raison de la santé précaire de Mme Douglas, la famille ne participait à aucune manifestation sociale et ne recevait pas. Bref, les contacts avec l'extérieur étaient limités au strict minimum.
Et si un accident domestique se produisait chez vous ? suggéra Vere à lady Kingsley. Vous auriez ainsi un prétexte pour approcher la nièce.
J'y ai pensé. Mais j'ai des scrupules à détériorer le toit ou la plomberie d'une demeure qui ne m'appartient pas.
Vos domestiques pourraient être tout à coup victimes d'une maladie bien dégoûtante, je ne sais pas, une épidémie de diarrhée, par exemple.
Lady Kingsley adressa un regard horrifié à Holbrook qui venait d'émettre cette suggestion peu ragoûtante.
Vous n'y songez pas ! Je ne suis pas apothicaire, et je n'ai certainement pas l'intention d'empoisonner mes gens.
Et des rats ? proposa Vere, pas vraiment sérieux.
Des rats ? répéta lady Kingsley avec un frisson de dégoût. Comment cela, des rats ?
Libérez une dizaine de rats chez vous, et vos jeunes invités s'enfuiront en hurlant. Pour peu que vous ayez l'adresse d'une entreprise de dératisation prête à intervenir sans délai, les rongeurs n'infligeront pas de gros dégâts à votre habitation.
Holbrook se redressa brusquement :
Excellente idée, mon cher ! Il se trouve que je connais quelqu'un qui élève des rats et des souris afin d'effectuer des expériences scientifiques en laboratoire.
Vere ne fut pas surpris. Holbrook avait parmi ses connaissances tout un tas de gens bizarres.
Non, c'est une très mauvaise idée ! protesta lady Kingsley avec virulence.
Au contraire, Vere est un génie, s’entêta Holbrook. Passons à la planification. Si je ne m'abuse, Douglas doit venir à Londres dans deux semaines pour rencontrer son notaire.
Exact, confirma Vere.
Cela devrait nous laisser le temps de tout organiser. Considérez que la chose est faite ! conclut Holbrook en s'affalant de nouveau dans son siège.
Lady Kingsley grimaça.
Je hais les rats !
Dans l'intérêt de la reine et de la nation, milady, lui rappela Vere avec solennité.
Il se leva et répéta :
Dans l'intérêt de la reine et de la nation !
Holbrook se tapota la lèvre de l'index :
À propos, mon cher Vere, je viens d'apprendre qu'un membre de la famille royale était victime d'une odieuse tentative de chantage. Ne pourriez-vous...
Mais Vere se dirigeait déjà vers la porte.
2
Deux semaines plus tard
Mlle Elissande Edgertone se tenait sur le perron de Highgate Court. La pluie ruisselait sur son parapluie noir et le brouillard glacé l'empêchait de voir au-delà des grilles.
On était en août, pourtant, on se serait cru en automne.
Bon voyage, mon oncle, dit-elle à l'homme qui lui faisait face.
Elle lui adressa un grand sourire, qu’il lui rendit. Ces marques d'affection ne lui coûtaient pas. Edmund Douglas les exigeait même : « Pas de pleurnicheries dans cette maison, tu m'as bien compris Elissande ? Regarde ta tante. Elle n'a pas la force ni même l'intelligence de sourire. Tu ne voudrais pas devenir comme elle, n’est-ce pas ? »
Toute petite déjà, Elissande savait qu'elle ne voulait surtout pas ressembler à sa tante, ce spectre languissant et éploré. À l'époque, elle ne comprenait pas pourquoi tante Rachel versait tant de larmes. Mais chaque fois que son oncle posait la main sur l'épaule de sa femme pour l'emmener dans sa chambre, Elissande s'échappait de la maison et courait aussi loin qu'elle l'osait, le cur tambourinant dans la poitrine, au bord de la nausée sous l'effet de la peur et de la colère.
Ainsi avait-elle appris à sourire en toute circonstance.
Merci, ma chérie, répondit Edmund Douglas, qui ne fit toutefois pas mine de rejoindre sa voiture.
Il prenait un malin plaisir à prolonger les adieux, conscient qu'Elissande n'avait qu'une hâte : qu'il s'en aille.
Le sourire de la jeune femme s'élargit.
Prends soin de ta tante en mon absence, dit-il encore en levant les yeux vers la fenêtre de la chambre où se terrait sa femme. Tu sais combien elle m'est précieuse.
Bien sûr, mon oncle.
Sans cesser de sourire, Elissande se pencha et, refoulant son aversion, l'embrassa sur la joue. Son oncle exigeait aussi des effusions publiques, pour sauvegarder les apparences devant les domestiques. Et de fait, ces derniers ne semblaient pas soupçonner la noirceur de son âme. Au village circulaient tout un tas de rumeurs : le vieux Lewis lutinait ses bonnes, Mme Stevenson coupait la bière de ses valets avec de l'eau... Mais tout le monde louait la patience angélique dont faisait preuve ce bon M. Douglas avec son épouse grabataire.
Enfin, il se décida à monter en voiture. Le cocher, tout voûté dans son manteau de pluie, secoua les rênes. Les graviers humides de l'allée crissèrent sous les roues. Elissande agita la main jusqu'à ce que le coupé ait atteint le tournant.
Alors seulement elle baissa le bras et son sourire disparut.
C'est dans le train que Vere dormait le mieux. Il lui était même arrivé de sauter dans l'express qui reliait Londres à Édimbourg pour le simple bonheur de dormir huit heures d'affilée d'un sommeil de plomb.
Le trajet jusque dans le Shropshire était beaucoup moins long, et il fallait prendre plusieurs correspondances. Néanmoins il apprécia le voyage, tout autant que celui qui l'avait emmené dans le Gloucestershire quinze jours plus tôt.
Il s'était rendu là-bas avec pour consigne de récupérer un plan d'invasion que le ministère des Affaires étrangères avait malencontreusement «égaré». Une tâche délicate, dans la mesure où le pays visé était une colonie allemande située en Afrique australe, et que les relations avec l'Allemagne étaient pour le moins tendues.
Vere avait accompli sa mission dans la plus grande discrétion, sans provoquer le moindre scandale diplomatique. Pourtant il n'en avait guère tiré de satisfaction. Il était devenu agent du gouvernement afin d’aider à faire triompher la justice et la morale, pas pour rattraper les bourdes de quelque sombre crétin incapable de garder l'il sur un document confidentiel.
Mais il fallait avouer que, même après une action d'éclat qui étanchait sa soif d'équité, sa jubilation était de courte durée. Elle était rapidement balayée par un sentiment de lassitude et de vacuité qui pesait sur lui des semaines durant et que même le sommeil le plus réparateur avait du mal à effacer.
À la gare l'attendait la voiture envoyée par lady Kingsley. Durant cette dernière partie du voyage, il contempla les collines verdoyantes qui s'étendaient à perte de vue. Il n'était plus question de dormir, et il ne voulait pas penser à sa prochaine mission.
Edmund Douglas vivait dans un tel isolement que Vere avait dû préparer son intervention avec un soin tout particulier. Pour autant, cette affaire ne différait en rien des autres à ses yeux.
Son regard avait beau errer sur les prairies encore humides de pluie qui scintillaient sous le soleil, dans sa tête, il voyait un tout autre paysage : des vagues qui s'écrasaient contre de hautes falaises blanches, une lande violette, semée de bruyères en fleur, un sentier qui serpentait sur les sommets et s'étirait devant lui, tandis qu'une main fine s'accrochait à la sienne.
Ce sentier et cette lande qui bordaient la côte du Devon un lieu d'une beauté exceptionnelle , il les connaissait par cur et s'y rendait aussi souvent que possible.
Mais la femme dont il tenait la main n'existait que dans son imagination.
Il connaissait pourtant le bruit de ses pas légers et alertes, ainsi que le chuchotis de sa jupe, qu'il ne percevait que lorsque le vent retombait et que le sentier s'élevait loin du fracas des vagues. Il connaissait la ligne gracieuse de sa nuque, sous le chapeau à large bord qu'elle portait pour se protéger des rayons du soleil. Lorsque sa jaquette ne suffisait pas à la protéger, il drapait son manteau sur ses épaules minces. Ils se promenaient ainsi de longues heures.
C'était une infatigable marcheuse, une douce amie, sereine, bienveillante ; et la nuit, une amante pleine de tendresse.
Les fantasmes sont comme des prisonniers. On risque moins de les voir se révolter si on leur permet de se défouler de temps en temps. Alors il pensait à elle, très souvent : quand le sommeil s'obstinait à le fuir, quand il rentrait chez lui, fourbu, proche de l'hébétude, redoutant de retrouver le silence et la solitude dont il s'était pourtant langui. Elle veillait sur lui, l’entourait d’un cocon d’amour immuable. Il suffisait qu’elle pose la main sur son bras et, déjà, il se sentait mieux. Son cynisme s'apaisait et il oubliait ses cauchemars.
Il n'était pas fou au point de lui donner un nom ou de visualiser son visage en détail. Ainsi, il pouvait espérer la reconnaître un jour dans une salle de bal bondée, en la personne d'une piquante brune ou d'une timide blonde. Il avait néanmoins eu la faiblesse d'imaginer son sourire. Un sourire adorable, dont la vue suffisait à l'inonder de bonheur.
Certes, cela n'arrivait pas souvent, car ce sentiment ne lui était guère familier. Mais quand la femme de ses rêves souriait, dans son cur, il avait de nouveau six ans et vibrait de cette émotion intense qui l'avait submergé lorsqu'il avait couru vers l'océan pour la première fois de sa vie.
© Sherry Thomas 2010. © Éditions J'ai lu 2011. Traduit by Anne Busnel.
Nous resterons ensemble
Prix de la meilleure romance historique 2010
- Votre père est au plus mal, Bryony. Vous devez rentrer à Londres. Bryony Asquith fixe avec méfiance celui qui a parcouru des
centaines de kilomètres pour la rejoindre au coeur des vallées Kalash, en Inde, où elle exerce son métier de chirurgien. Ce messager
n'est autre que Léo Marsden, son ancien mari, un homme qu'elle a aimé à la folie. Elle n'a donc pas le choix et va devoir entreprendre
ce long périple à son côté, en taisant son secret. Car Bryony n'a jamais révélé à Léo pourquoi elle a exigé l'annulation de leur union...
Extrait
Prologue
Au cours de sa longue et illustre carrière, Bryony Asquith se vit consacrer de nombreux articles dans divers journaux et magazines. Presque tous la décrivaient comme une femme ayant beaucoup d'allure et de distinction naturelles, et tous sans exception mentionnaient l'incongrue mèche de cheveux blancs dans sa chevelure d'ébène.
Les journalistes les plus culottés lui demandaient dans quelles circonstances était apparue cette particularité physique. Souriante et détendue, Bryony leur racontait alors comment la mèche avait blanchi d'un coup quelques années plus tôt, lors d'une période de surmenage.
Je n'avais pas dormi durant plusieurs jours, et je me suis réveillée comme ça un beau matin, devant le regard horrifié de ma pauvre femme de chambre, s'amusait-elle.
À l'époque où la mèche était apparue, Bryony allait sur ses trente ans. Effectivement, elle travaillait d'arrache-pied à l'hôpital. Et il était vrai que sa femme de chambre avait été consternée. Mais, comme chaque fois que l'on profère un énorme mensonge, elle omettait un léger détail dans son explication.
Un homme, en l'occurrence.
Il se nommait Quentin Léonidas Marsden. Elle le connaissait depuis toujours, mais ne lui avait pas accordé une pensée avant ce jour de printemps 1893 où il était arrivé à Londres. Quelques semaines plus tard, elle le demandait en mariage. Le mois suivant, ils étaient mari et femme.
Dès le début, on considéra qu'ils formaient un couple fort mal assorti. Lui était le plus beau, le plus populaire et le plus talentueux des cinq fils du septième comte de Wyden, tous beaux, populaires et talentueux.
Âgé à l’époque de vingt-quatre ans, il avait déjà à son actif une pièce de théâtre jouée sur la scène du théâtre St. James, une expédition au Groenland, ainsi que de nombreuses publications scientifiques qui avaient fait l'objet de lectures publiques à la très distinguée Société mathématique de Londres.
Léo Marsden était brillant, spirituel, séduisant. Le monde entier l'admirait et recherchait sa compagnie.
Bryony Asquith, en revanche, n'était guère loquace et suscitait peu d'intérêt en dehors de certains cercles très restreints. À dire vrai, la plupart des gens de qualité voyaient d'un mauvais il le fait qu'elle exerçât une activité professionnelle, sans parler de la nature de ladite activité.
Qu'une femme bien née fasse des études de médecine était assez choquant en soi. Mais qu'elle se rende au travail chaque jour, comme une vulgaire employée... franchement, cela dépassait les bornes.
Il existait nombre d'unions bancales qui, défiant les prédictions pessimistes, s'épanouissaient dans la félicité conjugale. Ce ne fut pas le cas de la leur, qui se transforma en fiasco retentissant. Du moins pour elle. Léo, lui, fit lecture d'un nouvel article à la Société mathématique, avant de publier le récit haletant de ses aventures au Groenland, récit qui lui valut un concert de louanges.
Plus que jamais, il était acclamé partout.
Au bout d'un an de mariage, les choses s'étaient totalement dégradées. Bryony lui interdisait sa chambre, et lui... eh bien, elle ne pouvait espérer qu’il mène une vie de moine, n'est-ce pas ?
Ils ne dînaient plus ensemble et ne s'adressaient même plus la parole quand il leur arrivait de se croiser par hasard.
La situation aurait pu perdurer longtemps en l'état peut-être des décennies si Léo n'avait eu ces paroles saisissantes un soir, alors qu'il ne s'adressait même pas à Bryony.
Cela se passa en été, à peu près quatre mois après qu'elle lui eut refusé l'exercice de ses droits d'époux.
Elle rentrait à la maison plus tôt que d'ordinaire, légèrement avant minuit. Cela faisait soixante-dix heures qu'elle n'avait pas fermé l’il en raison d'une épidémie de dysenterie et d'étranges rougeurs cutanées qui l'avaient tenue rivée à son microscope, dans son laboratoire, quand elle n'était pas en consultation à l'hôpital.
Elle paya le cocher du fiacre et resta un moment immobile sur le trottoir, devant la façade de la maison, le visage levé vers le ciel, sa main libre ouverte sous les premières gouttes de pluie.
L'air de la nuit vibrait d’électricité. Le tonnerre grondait déjà et l'horizon s'illuminait toutes les deux, trois secondes, comme si des angelots malicieux jouaient avec les allumettes du diable.
Quand elle baissa la tête, Léo était devant elle et la considérait d'un regard froid.
Sa vue lui coupa littéralement le souffle. Elle n'arrivait toujours pas à se débarrasser de cette émotion dévastatrice qui explosait en elle chaque fois qu'elle l'apercevait, de ces regrets lancinants, de ce chagrin immense qu'elle était bien obligée de cacher et d'enfouir tout au fond de son cur.
S'ils avaient été seuls, ils se seraient salués d'un simple hochement de tête, puis chacun aurait poursuivi son chemin sans qu'un seul mot ait été échangé. Mais Léo était en compagnie d'un ami, un type bavard répondant au nom de Wessex, qui aimait faire le galant auprès de Bryony, bien que la galanterie eût autant d'effet sur elle que sur un bloc de ciment.
Ce soir-là, ils avaient eu de la chance au jeu, lui apprit Wessex, tandis que Léo lissait chaque doigt de ses gants avec la méticulosité obsessionnelle d'un valet.
Bryony, le cur brisé, le ventre comme lesté de plomb, fixait les mains de Léo.
... tu l'as formulé de manière très spirituelle, ai-je trouvé. Qu’as-tu dit exactement, déjà? babillait Wessex.
Sans parvenir à masquer une certaine impatience, Léo répondit :
J'ai dit qu'un bon joueur s'installe à la table de jeu avec un plan en tête, quand un joueur médiocre se contente de prier et d'espérer bêtement.
Bryony eut l'impression d'être précipitée dans le vide d'une hauteur vertigineuse. Brusquement, c’était son propre comportement que les mots de Léo mettaient en lumière. Elle avait tout misé sur leur mariage. Parce que si Léo l'avait aimée, elle serait devenue aussi belle, désirable et admirée qu'il était beau, désirable et admiré. Et cela aurait démontré à tous ses détracteurs, de manière éclatante, à quel point ils s'étaient trompés à son sujet.
Oui, voilà, c'est exactement cela ! acquiesça Wessex.
Léo toussota avant de déclarer :
Nous devrions laisser Mme Marsden se reposer, maintenant. Elle est sûrement épuisée après cette longue journée passée à se dévouer aux autres.
Bryony lui jeta un regard acéré. Il ne s'occupait plus de ses gants. Même dans la lumière blafarde du réverbère, il gardait toute sa prestance et restait à ses yeux l'homme le plus séduisant du monde. On aurait dit qu'il lui avait jeté un sort irrésistible qu'elle ne parvenait pas à briser.
Quand il avait débarqué à Londres, toutes les femmes, jusqu'à la camériste de Bryony, avaient succombé à son charme juvénile. S'il avait eu un tant soit peu de décence, il se serait moqué de Bryony en lui disant qu'une vieille fille doctoresse, même fortunée, ne demandait pas un homme en mariage. Encore moins quand celui-ci était beau comme un dieu.
Mais non. Il avait fallu qu'il la regarde avec ce demi-sourire et murmure : « Poursuivez, je vous prie. Je suis tout ouïe. »
Elle inclina la tête avec raideur face aux deux hommes :
Bonne nuit, monsieur Wessex. Bonne nuit, monsieur Marsden.
Deux heures plus tard, alors que la tempête faisait rage et secouait les volets, Bryony se mit au lit en frissonnant, après être restée trop longtemps dans l'eau refroidie du bain.
« Léo. Léo. Léo... Léo... » pensa-t-elle, comme elle le faisait chaque nuit.
Elle se redressa dans un sursaut. Elle ne s'en était jamais rendu compte, mais, en psalmodiant ainsi son prénom, elle adressait une sorte de prière désespérée au Ciel, tous ses espoirs condensés en un seul mot.
Depuis quand son désir s'était-il mué en obsession ? Depuis quand Léo était-il devenu son opium, sa morphine ?
Elle pouvait endurer bien des choses. Le monde était plein d'épouses bafouées qui vivaient la tête haute. Mais cet espoir pathétique et abject qu'elle ne maîtrisait pas lui était intolérable. Elle ne voulait pas ressembler à ces épaves qu'elle côtoyait dans son travail, ces malheureux drogués à une passion toxique, qui s'adonnaient avec délices à leur addiction alors même que celle-ci leur faisait perdre toute dignité.
Léo était son poison. Pour lui, elle avait renoncé à toute raison, à toute objectivité. Parce qu'il lui manquait, elle en perdait l’appétit et le sommeil. En ce moment même, son esprit s'évadait vers les rares moments de bonheur qu'ils avaient partagés. Comme si cela avait encore la moindre importance. Comme si ces souvenirs pouvaient illuminer les ruines désolées de leur mariage.
Comment se libérer de son emprise ? s'interrogea- t-elle, éperdue. Ils étaient officiellement unis depuis cette cérémonie somptueuse qu'elle avait organisée un an plus tôt et pour laquelle elle avait dépensé sans compter, parce qu'elle entendait clamer au monde que c'était elle, Bryony Asquith, qu'il avait choisie parmi toutes les autres.
Dehors, le tonnerre rugissait comme si une bataille faisait rage dans les rues environnantes. À l'intérieur de la maison, tout était silencieux, paisible. Pas un craquement en provenance de l'escalier ou de la chambre qui jouxtait la sienne désormais, elle n'entendait plus jamais aucun bruit de ce côté-là.
L'obscurité se refermait sur elle.
Elle secoua la tête. Si elle refusait d'y penser, si elle s'épuisait au travail, jour après jour, elle pouvait faire semblant d'ignorer que ce mariage était un véritable désastre.
Et pourtant, c'était la vérité. Un désastre intégral, aussi désolant que les terres gelées du Groenland, voilà ce qu'était leur mariage.
La solution lui apparut au moment où un autre éclair déchirait le ciel.
C'était très simple, en fait. Elle avait de l'argent, elle pouvait payer des juristes qui éplucheraient toute cette paperasse matrimoniale. Ils finiraient bien par trouver quelque chose d'irrégulier. Et avec un petit mensonge par là- dessus par exemple, au hasard : leur union n'avait pas été consommée -, cela suffirait pour obtenir l’annulation du mariage.
Ensuite, elle serait libre de le quitter, de fuir ce naufrage qu’était devenue leur union, le seul risque qu'elle ait osé prendre de sa vie. Elle pourrait oublier qu'elle avait été frappée en plein cur, que la blessure purulente qu'il lui avait infligée était aussi malsaine qu'un marécage indien infesté de malaria.
Oui, elle pourrait respirer de nouveau.
Mais non, c'était impossible. Jamais elle ne parviendrait à le quitter. Lorsqu'il lui souriait, elle avait l'impression de marcher sur des pétales de rose. Les rares fois où elle lui avait permis de l'embrasser, dans les heures qui avaient suivi, elle avait gardé un goût de miel et de lait dans la bouche.
Si elle exigeait et obtenait l'annulation du mariage, il en épouserait une autre qui deviendrait son épouse légitime et lui donnerait les enfants que Bryony ne pouvait concevoir.
Mais elle ne voulait pas qu'il l'oublie. Elle était capable de supporter n'importe quoi, du moment qu'il restait là, qu'elle pouvait se cramponner à lui.
Oh, elle ne supportait plus cette créature pitoyable et larmoyante qu'elle était devenue !
Elle l'aimait.
Elle le détestait et se détestait.
Recroquevillée sur elle-même, elle commença à se balancer d'avant en arrière sur le lit, les yeux grands ouverts dans l'obscurité qui refusait de se dissiper.
Elle était toujours dans la même position, les bras serrés autour des genoux, quand sa femme de chambre vint ouvrir les rideaux et les volets pour laisser entrer la lumière du jour.
Elle versa ensuite du thé dans la tasse de Bryony, s'approcha du lit... et lâcha soudain son plateau, qui tomba à terre. La tasse se brisa sur le sol.
Oh, madame... vos cheveux... vos cheveux !
Hébétée, Bryony releva la tête et vit Molly se précipiter hors de la pièce. Celle-ci revint quelques secondes plus tard avec un miroir à main.
Regardez, madame. Regardez !
La première pensée de Bryony fut de se dire qu'elle n'avait pas si mauvaise mine pour quelqu'un qui n'avait pas dormi depuis plus de trois jours.
Puis elle vit la mèche de cheveux, d'environ cinq centimètres de large, aussi blanche que des cristaux de soude.
Le miroir lui tomba des mains.
Je cours chercher du nitrate d'argent pour vous faire une teinture. Ensuite, personne ne verra rien ! promit Molly.
Non, pas de nitrate d'argent. C'est toxique, répondit Bryony par réflexe professionnel.
Alors... du sulfate de fer ? Ou bien je pourrais mélanger du henné avec de l'ammoniaque, mais je ne suis pas certaine que...
Oui, fais cela, coupa Bryony.
La femme de chambre partie, elle ramassa le miroir. Elle avait l'air hagarde, étrangement vulnérable. Ce chagrin dévorant qu'elle mettait un point d'honneur à cacher sautait aux yeux maintenant que cette longue mèche blanche ornait sa chevelure. Et elle ne pouvait s'en prendre qu'à elle-même. Elle s'était fait cela toute seule, en s'abandonnant à cette folle passion, en s'obstinant à se voiler la face, en s'entêtant à tout risquer pour un bonheur illusoire inventé par son esprit délirant.
Elle lâcha le miroir, enserra de nouveau ses genoux de ses bras et recommença à se balancer.
Elle disposait de quelques minutes avant que Molly ne refasse irruption dans la chambre pour lui appliquer cette teinture.
Elle allait réclamer un entretien à Léo, afin de discuter avec lui, de manière calme et rationnelle, de la future dissolution de leur mariage.
Mais avant cela, elle s'autoriserait une dernière faiblesse.
« Léo, songea-t-elle. Léo. Léo. Léo. Les choses n'étaient pas censées tourner ainsi. »
Non, les choses n'étaient pas censées tourner ainsi.
1
Vallée de Rumbur
Principauté de Chitral
Province de la frontière du Nord-Ouest de l’Inde
Été 1897
Dans la clarté de ce bel après-midi ensoleillé, la mèche blanche formait une strie lugubre parmi la luxuriante chevelure brune de Bryony. Elle commençait sur le front et partait sur la tempe droite en une étrange arabesque, avant de rejoindre le chignon roulé sur la nuque.
Cette vision éveilla en Léo un curieux sentiment. Certainement pas de la pitié. Elle ne lui en inspirait pas plus que ne l'aurait fait un vieux loup solitaire de l'Himalaya. De la tendresse ? Non plus. Le froid polaire qui régnait en elle, dans son cur comme dans son corps, avait jadis éradiqué chez lui toute velléité d'affection.
Non, cela ressemblait plutôt à une sorte d'écho mélancolique, le souvenir d’espoirs forgés en des temps où il jouissait encore d'une certaine innocence.
Vêtue d'un corsage blanc et d'une jupe bleu foncé, elle était assise entre deux cannes à pêche séparées de quelques mètres. Un seau était posé à côté d'elle. D'une main, elle tenait une branche fine et flexible dont l'extrémité traçait des dessins aléatoires dans l'eau d'une transparence d'aigue-marine.
Sur l'autre rive du torrent s'étendait la plaine alluviale, étroite bande de terre hérissée de lourdes tiges d'un blond doré le blé d'hiver, prêt à être récolté.
De petites maisons rectangulaires, en bois et pierres empilées, s'adossaient les unes aux autres sur la pente du terrain, tels les blocs d'un jeu de construction qu'un enfant aurait abandonnés là.
Au-delà du village, la déclivité s'accentuait encore et, passé une strate végétale composée de noyers et d'abricotiers, apparaissait le squelette même de la montagne, d'austères rochers aux arêtes acérées sur lesquels ne poussaient que de rares buissons ainsi que, çà et là, quelques intrépides cèdres de l'Himalaya.
Bryony.
Il avait horriblement mal à la tête. Et pourtant, il fallait bien qu'il lui parle.
Elle s'était figée. La branche fut emportée par le courant, heurta un caillou, pirouetta, avant de voguer au loin. Toujours face au cours d’eau, elle entoura ses genoux de ses bras.
Monsieur Marsden. Quelle surprise ! Puis-je savoir ce qui vous amène dans cette partie du monde ?
Votre père est malade. Votre sur vous a envoyé plusieurs télégrammes à Leh. Comme elle n'a reçu aucune réponse, elle m'a demandé de partir à votre recherche.
Quel est le problème avec mon père ?
Je ne connais pas les détails. Callista m'a seulement dit que les médecins étaient pessimistes et qu'il avait manifesté le souhait de vous revoir.
Elle se leva enfin et se tourna vers lui.
De prime abord, son visage donnait l'apparence d'une grande sérénité. Puis, dans un deuxième temps, on remarquait le manque d'éclat dans ses yeux verts, comme chez une nonne qui aurait été sur le point de perdre la foi.
Cependant, lorsqu'elle parlait, toute impression de placidité s'envolait. Elle avait la voix la plus vibrante qu'il eût jamais entendue, non pas stridente, mais affirmée, bien timbrée ; une voix qui clamait : « Vous pouvez bien penser ce que vous voulez, moi, je ne m'occupe que de mes malades ! »
Toutefois, en cet instant, elle se taisait et lui faisait penser à la statue d'un ange qui, dressée au milieu d'un cimetière, aurait veillé sur les défunts avec une compassion bienveillante.
Et vous avez cru Callista ? laissa-t-elle tomber d'un ton sarcastique qui fit voler en éclats cette illusion de douceur.
Pourquoi, je n'aurais pas dû ?
Oh si. C'est-à-dire, si vous étiez bel et bien à l'agonie durant l'automne 1895.
Je vous demande pardon ?
C'est ce qu'elle a prétendu. Vous étiez, selon ses affirmations, quelque part au fin fond de l'Amérique, et à l'article de la mort. Et, bien sûr, vous réclamiez à cor et à cri ma présence.
Je vois, murmura-t-il. Elle n'en est pas à sa première tentative, c'est cela ?
Êtes-vous fiancé ? Allez-vous bientôt vous marier ?
Non !
Il aurait dû, pourtant. Il connaissait nombre de charmantes jeunes femmes qui auraient fait de parfaites épouses.
Encore un délire de Callista. Qui assure également que vous seriez prêt à abandonner votre malheureuse fiancée sur un seul signe de ma part, ajouta Bryony, les yeux rivés au sol, avant de soupirer : Écoutez, je suis navrée qu'elle vous ait piégé de la sorte, et je vous suis très reconnaissante d'avoir fait un si long voyage pour me...
Mais vous préférez que je tourne les talons et que je rebrousse chemin tout de suite, c'est bien cela ?
Elle laissa passer un court silence, puis répondit :
Non, bien sûr que non. Vous devez d'abord vous reposer et vous réapprovisionner.
Même si je n'en ai pas besoin ?
Cette fois, elle ne répondit pas et se détourna. S'étant baissée, elle ramassa l'une des cannes à pêche et actionna le moulinet pour récupérer une petite chose frétillante qui cherchait à se décrocher de l'hameçon.
Des semaines et des semaines durant, Léo avait parcouru les territoires les plus hostiles de la planète. Il avait dormi à même le sol dur et gelé, mangé le rare gibier qu'il réussissait à abattre et les quelques poignées de baies sauvages qu'il cueillait dès que l'occasion se présentait, et ce parce qu’il avait refusé d’être retardé par une file de coolies pliés en deux sous le poids des bagages indispensables à tout sahib qui voyageait.
Pour elle.
Et voilà tout ce qu'elle trouvait à dire ?
Décidément, il ne fallait rien attendre de cette femme.
Dans l'histoire, le garçon qui criait au loup finit par avoir raison, argua-t-il. Votre père a soixante-trois ans, il n'est pas saugrenu de penser qu'un homme de cet âge ait pu tomber malade.
D'un mouvement habile du poignet, elle décrocha le poisson et le laissa tomber dans le seau.
Je ne vais pas entreprendre un voyage de six semaines pour l'Angleterre parce qu’il y a une chance infime que Callista ait dit la vérité, objecta-t-elle.
Si c'est le cas, vous regretterez de ne pas l'avoir crue.
Je n'en suis pas si sûre.
Autrefois, il avait été fasciné par les paradoxes de cette femme. Il la jugeait alors complexe, unique, bouleversante.
Désormais, il la trouvait seulement froide et insensible.
Le retour ne prendra pas forcément six semaines, rétorqua-t-il. Il est possible d'effectuer le voyage en un mois.
Impavide, elle leva les yeux sur lui.
Non, merci, dit-elle.
De Gilgit, où il vaquait tranquillement à ses occupations quand il avait reçu le télégramme de Callista, jusqu'à Leh, où Bryony était censée se trouver, il avait parcouru six cents kilomètres. Et autant en sens inverse après s'être cassé le nez. Ensuite, il était allé de Gilgit à la ville de Chitral trois cent cinquante kilomètres supplémentaires. Il avait perdu plus de six kilos en cours de route. Et il ne s'était pas senti aussi harassé depuis son expédition au Groenland.
Qu'elle aille donc au diable.
Très bien, dit-il en s'inclinant légèrement. Je vous souhaite une bonne journée, madame.
Attendez !
Elle s'interrompit.
Il se retourna à demi.
Quand elle était tombée amoureuse de lui, il était une sorte d'homme-enfant magnifique, beau comme un Adonis brun, malicieux comme un jeune Dionysos. Elle ne connaissait personne d'autre qui aurait eu le front de chanter en public cette chanson idiote et vulgaire celle qui parlait d'une duchesse qui faisait un usage particulier de sa théière sans en sortir couvert de honte.
Vers la fin de leur mariage, il avait déjà perdu une bonne part de cette trompeuse douceur angélique. Aujourd'hui, son profil était anguleux, ses traits accusés, aussi acérés que les roches vertigineuses qui protégeaient les vallées kalash.
Avez-vous l'intention de repartir tout de suite ? s'enquit-elle après un moment.
Elle n'avait pas vraiment envie qu'il reste, mais enfin, le renvoyer sans même lui offrir une tasse de thé aurait été de la dernière impolitesse.
Non. J'ai promis de prendre le thé avec vos amis, M. et Mme Braeburn.
Vous les avez donc rencontrés ?
Ce sont eux qui m'ont dit où vous trouver, répliqua-t-il, une note d'impatience dans la voix.
Soudain, elle s'alarma. Il n'avait tout de même pas révélé aux Braeburn leur piteuse et brève histoire ?
Que leur avez-vous dit... à notre sujet ?
Rien du tout. Je leur ai montré une photographie de vous, et je leur ai demandé s'ils savaient où je pourrais vous trouver, voilà tout.
Elle cilla. Il possédait donc une photographie d'elle ?
Quelle photographie ?
Il glissa la main à l'intérieur de sa poche et en tira une enveloppe rectangulaire qu'il lui tendit. Au-delà de la lassitude, son expression ne trahissait aucun sentiment. Après un temps d'hésitation, elle s'essuya les mains à l'aide de son mouchoir, s'approcha et prit l'enveloppe.
Celle-ci n'était pas cachetée. Elle en sortit la photo et eut aussitôt l'impression que sa rétine la brûlait de manière insupportable.
C'était la photographie de son mariage. De leur mariage.
D'où tenez-vous ceci ?
Léo avait quitté leur demeure de Belgravia le lendemain du jour où elle avait entrepris les démarches concernant l'annulation. Il avait abandonné derrière lui, sur la table de chevet, son tirage personnel, qu'elle s'était empressée de jeter au feu en même temps que le sien.
Charles me l'a donnée quand je suis passé à Delhi.
Charles Marsden était l’un de ses frères aînés, et également l'ancien commissaire politique de Gilgit, un autre poste avancé sur la frontière indienne. Il était à présent le bras droit de lord Elgin, vice-roi et gouverneur général des Indes.
Je l’ai « oubliée » chez lui, mais il n'a pas dû comprendre le sous-entendu, parce qu'il me l'a renvoyée par la poste.
Que vous ont dit les Braeburn quand vous leur avez montré la photographie ?
Que je vous trouverais en train de pêcher en amont du torrent, près du moulin.
Pensez-vous... qu'ils vous aient reconnu ?
Oui, je le pense, répondit-il fraîchement.
C'était une illusion, un mirage. Cet individu à la voix éraillée de fatigue, qui sentait la sueur de cheval et la poussière de la route, ne pouvait pas être l'homme à qui elle avait été mariée jadis. Il était impossible qu'il veuille la ramener en Angleterre. Impossible qu'il l'ait fait passer pour une menteuse aux yeux des Braeburn, ces gens si généreux et intègres.
Et que leur direz-vous une fois que vous serez tous installés pour prendre le thé ?
Il eut un sourire déplaisant.
Cela dépend entièrement de vous. Si nous décidons d’entreprendre le voyage de retour sitôt ce thé avalé, j'inventerai une jolie fable où il sera question de séparation forcée, d'absence déchirante et de retrouvailles euphoriques, ici, en ces lieux inaccessibles. Dans le cas contraire... je leur dirai que nous sommes divorcés.
Mais ce n'est pas vrai !
Inutile de couper les cheveux en quatre. Il s'agissait bel et bien d'un divorce, même si vous préférez appeler cela pudiquement une « annulation ».
Ils ne vous croiront pas, ajouta-t-elle avec véhémence.
Mais vous croiront-ils, vous qu'il y a un quart d'heure encore ils prenaient pour une honnête veuve ?
Bryony inspira profondément et détourna la tête.
C'est ainsi et pas autrement. Pour moi, vous n'existez plus, articula-t-elle.
Parfois, dans les moments les plus anodins quand elle laçait ses bottines ou lisait un article traitant des brides intestinales après une ovariectomie -, jaillissait dans sa mémoire un souvenir qui la cueillait par surprise et la crucifiait sur place.
La fleur qu'il portait à sa boutonnière le soir où il l'avait embrassée pour la première fois. Un brin de jasmin étoilé d'un blanc pur, minuscule, adorable, duveteux comme un flocon de neige...
Le contact du lainage humide sous ses doigts à l'instant où elle avait posé la main sur sa manche. Il pleuvait et il l'avait raccompagnée jusque sur le trottoir pour l'aider à monter en voiture...
Et ce moment merveilleux, suspendu, hors du temps, quand il lui avait répondu en souriant :
Pourquoi pas ? Ce ne doit pas être désagréable d'être marié avec vous.
Le reflet du soleil, presque décomposé en petit arc-en-ciel sur l'émail de sa montre de gousset, celle qu'elle lui avait offerte en cadeau de fiançailles et qu'il tenait dans sa main en fixant le déplacement de la trotteuse le jour où elle l'avait prié de donner son accord à l'annulation du mariage...
Ces réminiscences étaient semblables aux douleurs fantômes que continue à ressentir un infirme plusieurs années après son amputation.
Pour moi, vous n'existez plus.
Il avait eu un frémissement, une sorte de sursaut lorsqu'elle avait prononcé ces mots.
Néanmoins, sa voix était parfaitement neutre quand il rétorqua :
Alors, ce sera le divorce.
© Sherry Thomas 2009. © Éditions J'ai lu 2010. Traduit by Anne Busnel.
Délicieuse
Library Journal meilleure romance de 2008
Délicieuse Les plaisirs de la table, les plaisirs de la chair... Stuart Somerset s'intéresse peu à ces frivolités. Politicien plein
d'avenir, il s'occupe de choses sérieuses. Alors pourquoi est-il bouleversé par les petits plats de sa nouvelle cuisinière ? C'est que
Verity Durant cuisine avec son âme et son coeur. Et à mesure que ses papilles s'éveillent, Stuart se sent devenir gourmand, sensuel,
obsédé par cette mystérieuse magicienne des fourneaux qui, du fin fond de sa cuisine, l'envoûte, le plonge malgré lui dans les affres de
la volupté et réveille l'homme qu'il fut jadis : un homme qui, dix ans plus tôt, laissa échapper le bonheur... Une histoire délicieusement
sensuelle... à déguster !
Extrait
L’histoire de Cendrillon devenue réalité ! commentèrent les gens a posteriori.
D’accord, il manquait la gentille marraine. Mais, à part ça, il y avait bien tous les éléments du conte de fées.
Il y avait le Prince Charmant des temps modernes, qui n’était pas de sang bleu mais n’en demeurait pas moins un homme puissant : l’avocat le plus réputé de Londres, bras droit de William Gladstone1, et dont le destin était certainement d’emménager un jour au 10, Downing Street2.
Il y avait la pauvresse qui passait sa vie dans la cuisine. Si beaucoup la considéraient comme une moins que rien, d’autres voyaient en elle l’un des plus grands chefs cuisiniers de sa génération. On racontait que sa cuisine était si succulente que les vieillards retrouvaient l’appétit de leurs vingt ans et que les amants oubliaient de se regarder dans les yeux tant qu’ils n’avaient pas fini le contenu de leur assiette.
Il y avait le bal. Pas tout à fait le genre de bal somptueux qu’on trouve d’ordinaire dans les histoires et les contes, mais un bal quand même.
Il y avait bien sûr la vilaine parente au cur empli de fiel. Et anecdote qui a son importance pour les puristes il y avait ces souliers oubliés par l’héroïne dans sa précipitation à fuir. Rien d’aussi extravagant que des pantoufles de verre, mais tout de même, une paire de chaussures adorée et entretenue année après année avec le soin méticuleux que donne l’espoir quand il refuse de mourir.
L’histoire de Cendrillon, donc. À quelques détails près.
Tout commença ou tout se finit, selon le point de vue le jour où Bertie Somerset mourut.
Yorkshire, novembre 1892
La cuisine de Fairleigh Park avait des dimensions hors normes. Elle était si grande qu’elle n’aurait pas déparé Chatsworth ou Blenheim1. En tout cas, elle était bien plus imposante que la cuisine qu’on se serait attendu à trouver dans un simple manoir de taille modeste comme Fairleigh Park.
Bertie Somerset avait fait rénover les lieux en 1877, peu de temps après avoir hérité du domaine, deux ans avant que Verity Durant n’entre à son service. Depuis, la cuisine comportait un cellier, une arrière-cuisine et un garde-manger, chacun de la superficie d’un petit cottage. Il y avait un placard pour la viande, un pour le gibier et un pour le poisson, deux fumoirs et une champignonnière qui, grâce au tas de fumier composté, fournissait des champignons comestibles à longueur d’année.
Dans la pièce principale, des caillebotis en chêne protégeaient les dalles grises rectangulaires aux endroits de passage les plus fréquents. En plus de l’antique cheminée, la cuisine était équipée de deux fourneaux à foyer fermé. Le plafond s’élevait à plus de cinq mètres. Les fenêtres, placées en hauteur, étaient exposées au nord et à l’est, afin de limiter au maximum le rayonnement solaire. En dépit de cela, la sueur coulait sur les fronts en hiver et, l’été, il régnait dans la salle une fournaise quasi intolérable.
Dans l’arrière-cuisine, trois bonnes se chargeaient de laver la vaisselle salie par les domestiques à l’heure du thé. L’une des aides-cuisinières de Verity était en train de farcir de minuscules aubergines sur le plan de travail central.
Les trois autres se tenaient à leurs postes respectifs et veillaient au bon déroulement du repas du soir, tant pour les domestiques, dans la salle de service, que pour le maître de céans, dans sa salle à manger.
La soupière venait d’être emportée. Dans son sillage flottait un délicieux parfum d’oignons caramélisés. Sur le fourneau, un bouillon au vin blanc mijotait doucement. Il constituerait la base de la sauce du filet de barbue qui venait d’y être poché.
Dans l’âtre de la cheminée rôtissait un quart de sarcelle qu’une servante s’appliquait à faire tourner sur sa broche, sans cesser de surveiller le civet de lièvre qui cuisait dans sa cassolette posée sur les braises. Il émanait du ragoût frémissant un puissant fumet de venaison chaque fois que la cuillère en bois plongeait dedans.
Pour Verity, les odeurs culinaires étaient aussi émouvantes que les sons d’un orchestre. Cette cuisine, c’était son domaine, son fief, son sanctuaire. Elle cuisinait avec une concentration absolue, presque entièrement détachée du reste, mais attentive à la moindre stimulation de ses sens et au moindre mouvement des membres de sa brigade.
Alertée par le silence, elle tourna la tête vers son aide- cuisinière préférée qui tardait à remuer le beurre noisette dans la casserole.
- Becky, le beurre ! lança-t-elle d’un ton sévère. En cuisine, sa voix était toujours sévère. - Oui, madame... Désolée ! bredouilla Becky Porter, rougissante. La petite savait fort bien que quelques secondes d’inattention suffisaient pour calciner un beurre noisette.
Verity lança un regard appuyé à Tim Cartwright, le marmiton qui surveillait la réduction du bouillon. Le garçon frémit. Il était étonnamment doué, ses sauces avaient la douceur du velours, et ses soufflés étaient d’une légèreté aérienne qui les faisait monter plus haut que la toque d’un chef. Mais Verity l’aurait chassé sans lettre de recommandation s’il s’était permis le moindre geste déplacé envers Becky, qui travaillait aux cuisines depuis ses treize ans.
Le beurre noisette serait en grande partie consommé durant le dîner, mais une portion serait mise de côté pour le souper tardif que le maître avait commandé : un steak au poivre, une douzaine d’huîtres sauce Mornay, des pommes dauphines, une tartelette au citron tiède et une demi-douzaine de crêpes au beurre noisette.
Des crêpes au beurre noisette. C’était donc Mme Danner qui venait ce soir. Trois jours plus tôt, Bertie avait reçu la visite de Mme Childs. Plus les années passaient, plus sa libido devenait impétueuse.
Verity ôta le cassoulet de l’étuve et réprima un sourire à la pensée des scènes dantesques qui surviendraient si d’aventure Mme Danner et Mme Childs découvraient qu’elles se partageaient l’affection de Bertie.
La porte s’ouvrit brusquement et rebondit sur le buffet. Les couvercles en cuivre suspendus au mur tintèrent et l’un d’eux se détacha de son support. Sa chute sur le carrelage provoqua une cacophonie métallique qui résonna dans l’atmosphère enfumée de la cuisine.
Les sourcils froncés, Verity releva vivement la tête. Les valets savaient bien qu’il était interdit de traiter les portes de cette façon.
Dickie, le premier valet de pied, se tenait sur le seuil, le front couvert de sueur en dépit de la fraîcheur de ce mois de novembre.
- Madame ! haleta-t-il. M. Somerset... M. Somerset n’est pas très bien !
L’expression paniquée du domestique indiquait que ce « pas très bien » tenait de l’euphémisme.
Verity fit signe à Letty Briggs, son apprentie la plus expérimentée, pour lui enjoindre de la remplacer devant le fourneau. Elle s’essuya les mains sur un torchon propre et se dirigea vers la porte.
- Continuez votre travail, ordonna-t-elle à sa brigade, avant de refermer le battant derrière elle et le valet.
Celui-ci la précéda dans le couloir en toute hâte, si bien que Verity dut allonger le pas pour ne pas se laisser distancer.
- Que se passe-t-il, Dickie ? - Il est tout froid, madame ! - Quelqu’un est-il allé prévenir le docteur Sergeant ? - Mick vient tout juste de quitter les écuries. Verity avait oublié son châle. Il faisait froid dans le couloir
qui reliait les cuisines à l’aile principale du manoir. Sur son visage et son cou, la moiteur se transforma aussitôt en sensation glacée. Dickie poussait les portes qui se dressaient sur leur passage : celle de l’office, celle d’un autre couloir, celle de la remise du majordome. Lorsqu’ils pénétrèrent enfin dans la salle à manger, Verity était tout essoufflée.
La pièce était déserte. Il n’y avait là vision sinistre qu’une chaise renversée et, sur le sol, tout près, une petite flaque d’eau. Un peu plus loin, un verre de cristal avait roulé sur le parquet. Miraculeusement intact, il étincelait à la lumière des bougies.
En bout de table, une assiette à moitié pleine de soupe à l’oignon semblait attendre qu’un convive s’intéresse à elle.
Dickie guida Verity vers un salon situé un peu plus loin dans les profondeurs de la maison. Une poignée de servantes s’étaient agglutinées devant la porte. Se tenant par les manches, elles tendaient le cou, sur la pointe des pieds, pour jeter un coup d’il à l’intérieur de la pièce.
À l’arrivée de Verity, elles reculèrent et la saluèrent dans une série de petites révérences inutiles.
Elle entra.
Son ancien amant gisait, inerte, sur le canapé recouvert de tissu bleu foncé, une expression paisible sur ses traits détendus.
Quelqu’un avait dénoué sa cravate et ouvert le col de sa chemise. Cette mise négligée contrastait avec sa posture solennelle : mains croisées sur la poitrine, comme ces sculptures qui surmontent certains sarcophages de pierre.
M. Prior, le majordome, veillait le corps sans vie de Bertie. Voyant Verity, il s’approcha d’elle et se pencha pour lui chuchoter à l’oreille :
- Il ne respire plus.
Elle-même sentit le souffle lui manquer. Elle réussit à demander :
- Depuis quand ?
- Depuis que Dickie est parti vous chercher, madame, répondit le majordome, dont les mains tremblaient légèrement.
Cela faisait donc... cinq, sept minutes peut-être ? Verity demeura figée un instant, dans l’incapacité de réfléchir. C’était impossible, voyons. Bertie était en parfaite santé. Il n’avait jamais été vraiment malade...
Elle alla s’agenouiller devant le canapé et, d’une voix douce, avec une familiarité dont elle n’avait pas fait preuve envers lui depuis dix ans, elle appela :
- Bertie ? Pouvez-vous m’entendre, Bertie ?
Elle n’obtint pas de réponse. Il ne battit pas des paupières, n’ouvrit pas des yeux éperdus comme l’aurait fait Blanche-Neige en s’éveillant de son sommeil empoisonné pour découvrir le Prince Charmant qui l’aurait ramenée à la vie.
Elle le toucha, pour la première fois depuis dix ans.
Sa paume était humide, tout comme sa manche de chemise amidonnée mouillées probablement par le contenu du verre renversé. Sur la peau tiède à l’intérieur du poignet, elle ne perçut aucune pulsation. Elle pressa plus fort du pouce, à la recherche de l’artère.
Se pouvait-il qu’il soit vraiment mort ?
Bonté divine, il n’avait que trente-huit ans ! Et il était en pleine forme. Il avait rendez-vous ce soir avec Mme Danner. Les huîtres qu’il aimait gober pour se revigorer après l’acte charnel reposaient en cet instant même sur leur lit de glace pilée, dans le garde-manger, et le beurre noisette n’attendait que le bon vouloir de sa chère Mme Danner.
Ce satané cur refusait de battre.
Elle lui lâcha la main et se releva, l’esprit engourdi. Sa brigade était restée en cuisine, fidèle au poste. Mais le reste des domestiques, à l’exception des jardiniers et des hommes à tout faire qui travaillaient à l’extérieur, s’étaient rassemblés dans le salon.
Les hommes se tenaient derrière M. Prior. Les femmes s’alignaient derrière Mme Boyce, la gouvernante. Avec leurs uniformes noirs ceints de tabliers et leurs coiffes, elles formaient une sorte de muraille noir et blanc.
En réponse au regard interrogateur de Mme Boyce, Verity secoua lentement la tête.
Celui qui avait failli être son Prince Charmant n’était plus.
Jadis, il l’avait emmenée dans son château, mais c’était dans les cuisines qu’elle avait fini par trouver refuge, après avoir jeté au rebut ce qui restait de ses illusions perdues.
Là, elle avait repris le cours de son ancienne existence, feignant d’oublier qu’elle avait cru un temps devenir la maîtresse de cette respectable maisonnée.
- Il faut envoyer un télégramme aux notaires de monsieur, suggéra Mme Boyce. Ils doivent informer son frère qu’il est désormais l’héritier de Fairleigh Park.
Le frère de monsieur.
Bouleversée par le décès brutal de Bertie, Verity n’avait pas pensé une seconde à son successeur. Mais elle avait à présent l’impression que ses entrailles tremblaient, telle la gelée d’un aspic qu’on aurait posé sans ménagement sur une table.
Elle hocha vaguement la tête, balbutia : - Si vous avez besoin de moi... vous me trouverez en cuisine.
Dans son exemplaire du Viandier de Taillevent1, à la page de la recette du poulet rissolé aux quenelles, Ver
ity cachait une enveloppe de papier brun sur laquelle était écrit : « Liste des fromagers du seizième arrondissement. »
L’enveloppe contenait, entre autres choses, une coupure de presse qui provenait des journaux dont se servait le poissonnier du comté pour emballer sa marchandise.
L’article évoquait la récente victoire du Parti libéral aux élections législatives, après six années passées dans l’opposition. Verity avait inscrit la date dans un coin : le 16 août 1892. Au centre de l’article, une photographie au grain épais représentait Stuart Somerset.
Verity ne touchait jamais le papier, de peur que le contact de ses doigts finisse par brouiller l’image. Parfois, elle la fixait avec fascination, le nez presque collé à la feuille ; parfois, elle posait la coupure sur son giron, mais jamais plus loin, jamais hors de sa portée.
L’homme sur la photo avait la beauté virile et anguleuse d’un acteur shakespearien dans la force de l’âge. De loin, Verity avait assisté à l’essor de sa carrière : juriste renommé de Londres, il était devenu, avec l’accession au pouvoir du Parti libéral, le Chief Whip1 de M. Gladstone à la Chambre des communes.
Parcours impressionnant pour un homme qui avait passé ses neuf premières années dans un taudis de Manchester.
Si Stuart Somerset s’était hissé dans l’échelle sociale, c’était bien sûr grâce à ses propres mérites. Toutefois, Verity estimait avoir joué son petit rôle dans cette ascension fulgurante.
Afin qu’il devienne ce brillant politicien, qu’il soit au rendez-vous de son propre destin, elle avait eu la force de le quitter, lui, l’homme de la photo. Et, par là même, elle avait abandonné des rêves et des espoirs assez fous pour inspirer toute une génération de poètes.
Stuart n’habitait pas sa circonscription de South Hackney, mais l’élégante enclave de Belgravia. Il rentra directement chez lui et se
mit au travail. Il ne quitta pas son bureau avant 2 heures du matin, quand il estima avoir assez avancé dans son dossier.
Il se servit alors un whisky et but une longue, longue gorgée. La mort de Bertie l’affectait plus maintenant qu’au moment où on lui avait appris la nouvelle. Il avait le cerveau engourdi, mais cette torpeur n’avait rien à voir avec la fatigue. L’effet de surprise, sans doute. Qui aurait cru que la mort frapperait Bertie, entre tous ?
Il leva les yeux vers la photo encadrée posée sur une étagère, au-dessus de la carafe de whisky. Elle les représentait, son frère et lui, à l’âge de dix-huit et dix-sept ans, c’est-à-dire peu de temps après que la naissance de Stuart eut été légitimée par un décret du Parlement.
Que lui avait dit Bertie ce jour-là ?
Tu n’es peut-être plus un bâtard, mais tu ne seras jamais l’un des nôtres. Si tu savais comme père a paniqué quand on a cru que ta mère allait finalement se remettre de sa grippe ! Tu es de la classe des gueux, des ivrognes et de la racaille. Ne va surtout pas te croire au-dessus de cette engeance !
Des années durant, chaque fois qu’il avait pensé à son frère, Stuart s’était rappelé cette scène : Bertie, si élégant, avec son froid sourire ; Bertie qui jubilait d’avoir réussi à lui gâcher cette journée mémorable.
Pourtant, le jeune homme de la photo, avec sa veste légère dont la couleur avait viré au rouille avec les années, n’avait pas l’air revanchard pour deux sous. Il était coiffé sans affectation, ses cheveux clairs séparés par une raie et simplement lissés en arrière. Bien campé sur ses deux pieds, une main glissée dans sa poche, il adoptait une posture qui se voulait pleine d’assurance, même s’il ressemblait à n’importe quel gamin de dix-huit ans soucieux d’afficher un aplomb qu’il était bien loin de posséder.
Stuart fixait la photographie. Depuis combien de temps ne l’avait-il pas regardée ?
La réponse lui vint tout de suite. La dernière fois, c’était cette nuit-là. Il avait regardé la photo sépia par-dessus son épaule, tandis qu’elle l’étudiait avec une attention déconcertante.
- Vous le haïssez encore ? lui avait-elle demandé en lui rendant le cadre.
- Cela m’arrive, avait-il répondu, distrait par la proximité de ses lèvres roses.
Il se souvenait parfaitement de ses yeux de la couleur d’un océan tropical, et de sa bouche aussi douce et pulpeuse qu’un oreiller gonflé de plumes...
- Alors, moi non plus, je ne l’aime pas, avait-elle décrété, un étrange sourire aux lèvres.
Il s’était étonné :
- Vous le connaissez ?
Rembrunie, elle avait secoué la tête, et la tristesse était revenue dans ses beaux yeux bleus.
- Non, avait-elle dit. Je ne le connais pas du tout.
© Sherry Thomas 2008. © Éditions J'ai lu 2010. Traduit by Anne Busnel.
Arrangements privés
Publishers Weekly meilleure romance de 2008
Aux yeux de la société londonienne, lord et lady Tremaine forme le couple idéal. Ce mariage leur a permis de s’élever socialement, et tous deux ont trouvé un arrangement : il vit aux Etats-Unis, elle en Angleterre.
Au cours de leurs dix ans de mariage, ils se sont peu vus, peu rencontrés, mais dit-on leurs relations sont fort courtoises. Un jour, lady Tremaine demande le divorce. Le scandale éclate. Comment un couple aussi bien assorti peut-il rompre un arrangement aussi parfait ?
Extrait
Londres, 8 mai 1893
Une seule sorte de mariage recevait l’approbation de la haute société.
Les mariages d’amour étaient considérés comme vulgaires, le bonheur domestique retombant en général aussi vite qu’un soufflé. La fâcherie conjugale était encore plus déconsidérée. Le sujet restait tabou, car la moitié des membres de la caste supérieure en avait fait la douloureuse expérience. Non, décidément il n’y avait qu’une sorte de mariage susceptible de traverser les vicissitudes du temps : l’entente cordiale. Et il était de notoriété publique que le couple formé par lord et lady Tremaine appartenait à cette catégorie bénie.
En dix ans de mariage, aucun d’eux n’avait jamais prononcé contre l’autre le moindre mot déplacé, que ce soit devant des parents, des amis ou des étrangers. À leur domicile, les domestiques pouvaient en attester, il n’y avait jamais eu la moindre querelle ou la plus petite dissension. Apparemment, ils étaient toujours d’accord sur tout.
Évidemment, chaque année, il se trouvait toujours une débutante fraîche émoulue de son pensionnat pour faire remarquer avec impertinence que lord et lady Tremaine ne vivaient pas sur le même continent, et qu’ils ne s’étaient pas revus depuis le lendemain de leurs épousailles.
Comme si personne ne le savait !
Navrées par tant de candeur, les matrones secouaient la tête. La petite ingénue tomberait de haut quand elle apprendrait que son fiancé entretenait une cocotte à Chelsea, ou quand elle se rendrait compte que son amour pour son mari s’était éteint, soufflé comme la flamme d’une bougie.
Elle comprendrait alors à quel point l’arrangement des Tremaine était ingénieux.
Dès le début, courtoisie, indépendance et liberté avaient été les maîtres mots de cette union dépourvue de toutes ces émotions pénibles qui ruinaient le quotidien : déception, chagrin, jalousie... Que pouvait-on espérer de mieux ?
Ce mariage était donc parfait en tout point.
C’est pourquoi la nouvelle fit l’effet d’une bombe lorsque lady Tremaine demanda le divorce pour abandon du domicile conjugal et adultère.
Dans les salons huppés de Londres, les esprits s’enflammèrent.
Dix jours plus tard, on apprenait que lord Tremaine avait quitté l’Amérique et posé le pied sur le sol anglais pour la première fois depuis dix ans. Et une stupeur incrédule envahit les élégantes demeures de Grosvenor Square et de Park Lane.
Peu à peu, des bribes d’informations arrivèrent. Les commères se déchaînèrent alors, et les ragots se répandirent en ville comme une traînée de poudre. De maison en hôtel particulier, on rapportait que tout avait commencé un beau matin par un impérieux coup de sonnette à la porte de lady Tremaine.
Goodman, son fidèle majordome, avait été répondre. Sur le seuil, il avait trouvé un bel homme, grand, bien bâti, qui dégageait une forte autorité naturelle.
Quoique surpris, Goodman avait conservé une mine parfaitement impassible, comme tout bon majordome qui se respecte. Et il avait salué le visiteur d’un placide :
Bonsoir monsieur. Que puis-je pour vous ?
Il s’attendait à ce que l’inconnu lui tendît sa carte et exposât le but de sa visite. Au lieu de cela, ce dernier lui fourra son haut-de-forme entre les mains avant de pénétrer dans le hall d’un pas décidé. Là, il entreprit d’ôter ses gants, sans daigner fournir la moindre justification à cette intrusion scandaleuse.
Mais, monsieur... milady ne vous a pas autorisé à pénétrer chez elle, balbutia Goodman.
L’homme se retourna à demi pour le transpercer d’un regard acéré, qui donna au malheureux domestique l’envie de se recroqueviller sur place.
Nous sommes bien chez lord et lady Tremaine ? s’enquit le visiteur.
Certes, monsieur. En dépit des manières sauvages de l’inconnu, Goodman n’avait pu s’empêcher d’employer la formule de politesse. Ce type avait une prestance certaine.
Et depuis quand le maître des lieux aurait-il besoin de la permission de son épouse pour entrer chez lui ? reprit l’homme en faisant claquer ses gants dans la paume de sa main gauche.
Tout d’abord, Goodman ne saisit pas. Sa maîtresse était comme la reine Elizabeth en son temps : elle régnait seule sur la maisonnée. Puis, lentement, le jour se fit dans son esprit horrifié.
Celui qui se tenait devant lui n’était autre que le marquis de Tremaine, l’époux de la marquise qu’on n’avait pas revu depuis dix ans, l’héritier du duc de Fairford.
Goodman s’était mis à transpirer. Toutefois, sans perdre son sang-froid, il débarrassa lord Tremaine de ses gants.
Je vous demande pardon, milord. Nous n’avons pas été prévenus de votre arrivée. Je vais faire immédiatement préparer vos appartements. Puis-je vous offrir des rafraîchissements pour vous faire patienter ?
Pourquoi pas. Et vous veillerez à faire décharger mes malles de la voiture. Lady Tremaine est-elle à la maison ?
Le ton était tout à fait banal. On aurait pu croire que le marquis revenait de son club après y avoir passé l’après-midi. Mais il s’était absenté dix ans !
Lady Tremaine est partie se promener dans le parc, milord.
Très bien. Sur un hochement de tête, lord Tremaine s’éloigna en direction du salon.
D’instinct, Goodman le suivit, comme il l’aurait fait si une bête féroce s’était introduite dans la maison. Trente secondes plus tard, le marquis se retourna et, l’apercevant, haussa les sourcils. Le majordome comprit alors que sa présence était devenue indésirable.
Il y avait quelque chose de perturbant dans l’aménagement de cette demeure, songeait lord Tremaine qui venait de jeter un coup d’il au salon.
La décoration était de très bon goût, ce qui était plutôt surprenant. Il s’était attendu à trouver une profusion de dorures, de pampilles, de brocart et de pompons, comme sur la 5e Avenue où ses voisins semblaient vouloir reconstituer chez eux la splendeur passée de V ersailles.
Ici, les chaises tapissées de velours paraissaient confortables avant tout. On ne trouvait pas de murs lambrissés de bois sombre. Et surtout, on échappait à cette prolifération de bibelots que les Anglais adoraient disséminer aux quatre coins de leur maison.
Pour un peu, il aurait retrouvé l’ambiance fraîche et ensoleillée de cette villa turinoise où il avait passé quelques semaines très heureuses dans sa jeunesse. Il se rappelait encore les tapisseries dans les tons pastel, les tables en fer forgé, les pots en faïence dans lesquels poussaient des orchidées, et ces ravissants meubles couleur miel qui dataient du siècle passé.
Au cours de son enfance chaotique où on l’avait transbahuté d’un logis à l’autre, il ne s’était vraiment senti bien que dans deux endroits : chez son grand-père, et dans cette maison italienne dont il avait aimé la luminosité, les parfums, et le confort dépourvu d’ostentation.
La similitude entre ce dernier lieu et l’hôtel particulier de lady Tremaine ne pouvait être que le fruit du hasard. C’est du moins ce qu’il crut, jusqu’au moment où son regard tomba sur deux tableaux aux murs.
Entre un Rubens et un Titien, la marquise avait accroché des uvres de ces mêmes artistes modernes qu’il avait lui-même exposés dans sa maison de Manhattan : Sisley, Morisot, Cassatt et Monet, dont certains comparaient fort injustement le travail à du papier peint de mauvaise facture.
Il passa dans la salle à manger, et son rythme cardiaque s’accéléra.
À voir les murs, on aurait pu croire que la marquise avait acquis toute une exposition impressionniste : il y avait là d’autres Monet et deux Degas, un Renoir, un Cézanne, un Seurat, ainsi que d’autres artistes à la renommée encore confidentielle, dont on parlait seulement dans les cercles les plus proches du microcosme artistique parisien.
Parvenu au centre de la pièce, il s’immobilisa soudain, incapable d’aller plus loin. Cette maison était un rêve devenu réalité pour le jeune homme qu’il était dix ans plus tôt et qui, au cours de longues conversations animées, avait maintes fois mentionné sa préférence pour les décors subtils et sa passion pour l’art moderne.
Il se rappelait encore l’attention extrême qu’elle portait à ses propos, sa mine concentrée, ses questions précises énoncées d’une voix douce, sérieuse. À cette époque, elle le regardait comme un dieu vivant.
Alors, à quoi rimait cette demande de divorce ?
S’agissait-il d’une ruse ? D’un subterfuge destiné à le piéger quand tout le reste avait échoué ? Allait-il la trouver étendue sur le lit de sa chambre, toute parfumée, son corps blanc dénudé et offert ?
Il passa à l’étage supérieur et, ayant localisé la suite principale, y pénétra.
Elle n’était pas là, ni nue ni dévêtue sur le lit conjugal. Pour la simple et bonne raison qu’il n’y avait pas de lit.
Il n’y avait rien, d’ailleurs. La chambre était aussi vaste et vide que l’Ouest américain. On ne voyait plus la marque des pieds de meubles sur le tapis. Les murs unis ne présentaient pas de délimitations rectangulaires, comme c’est le cas lorsqu’on vient d’enlever un tableau. Une épaisse couche de poussière recouvrait le parquet et l’appui de la fenêtre.
Cette chambre ne servait plus depuis des années. Il eut l’impression de recevoir un coup sur la tête. Pourtant, il n’y avait pas vraiment de quoi s’étonner.
Le salon attenant était en revanche d’une propreté irréprochable et parfaitement aménagé. On y trouvait des bergères profondes, une méridienne confortable, ainsi qu’une bibliothèque emplie de livres qui avaient apparemment été beaucoup manipulés. Le secrétaire était pourvu de feuilles de papier à lettres et d’un encrier. Il y avait même un vase d’amarantes en fleur sur le plateau. En comparaison, la chambre voisine n’en paraissait que plus inutile et désolée.
La conclusion s’imposait : cette maison avait peut-être été arrangée autrefois dans l’intention de le séduire, mais dix années s’étaient écoulées depuis. Une éternité.
Aujourd’hui, elle l’avait purement et simplement rayé de son existence.
Debout sur le seuil de la porte de communication, il fixait toujours les murs nus de la chambre abandonnée quand le majordome arriva, suivi de deux valets qui apportaient une lourde malle.
Face à la pièce vide, symbole du néant qu’était leur mariage, le majordome rougit mais déclara d’un ton neutre :
Il va nous falloir une petite heure pour aérer les lieux, les nettoyer et amener des meubles, milord. Nous ferons au plus vite.
Camden faillit rétorquer que ce n’était pas la peine de se donner tout ce mal, que la chambre pouvait bien rester dans cet état, qu’il s’en fichait. Mais il en aurait alors trop révélé. Il se contenta de hocher la tête et de marmonner :
Parfait. Faites au mieux.
© Sherry Thomas 2008. © Éditions J'ai lu 2009. Traduit by Anne Busnel.